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Un blog où je vous fais partager mes chroniques littéraires, mes coups de coeur, j'essaie de mettre en lumière des romans, des livres qui semblent dans l'ombre. Je suis une amoureuse des mots assemblés, de ces personnages de romans que l'on croise, que l'on rencontre dans nos vies.Tous ces mots qui nous enveloppent sans cesse et que l'on n'ose pas dire, qu'on n' arrive pas à écrire, qu'on garde au fond de nous comme des larmes et qu'on retrouve dans les livres. Une page pour partager l'art littéraire, parce que l'art c'est ce qui nous fait respirer et qui nous sauve de tout.

02 Aug

Une femme entre deux mondes de Marina Carrère d'Encausse

Publié par Sansfin

Une femme entre deux mondes de Marina Carrère d'Encausse

 

 

 

Il y a dans la force d’une rencontre, deux histoires différentes, deux histoires qui s’opposent et parfois des histoires qui finissent par se ressembler. Il y a beaucoup d’ombre dans leurs secrets mais leur partage apporte beaucoup de lumière.

 

"Une femme entre deux mondes" de Marina Carrère d’Encausse raconte l’histoire de Valérie, journaliste et écrivain, mère de famille comblée qui va faire la rencontre de Nathalie lors d’un club de lecture en prison. Il y a des murs qui les séparent, d’un côté Nathalie incarcérée depuis plusieurs années, prisonnière d’un passé lourd à porter et Valérie une femme libre qui profite de la vie.                                                                                                                            Deux femmes qui ressentent le besoin de se connaître, d’appréhender chacune leur histoire en toute compréhension et bienveillance. Elles ont l’intime conviction qu’elles ne se sont pas rencontrées par hasard, que quelque chose les lie. Au fil de leurs lettres et de leurs rencontres au parloir, elles vont découvrir le visage de leur vécu, de leur passé. Ce sont des vagues lyriques qui nous percutent à la lecture, les mots sont à fleur de peau, organiques, exacerbés. Deux femmes intelligentes, courageuses, ouvertes d’esprit, en quête de vérité. Leurs échanges sont enrichissants, éblouissants, bouleversants pour toucher un semblant de vérité.                                                                                                                                                  Quand Nathalie plonge dans l’univers carcéral, elle y découvre la dureté de l’aiguille du temps et de ce monde surveillé.  Elles vont apprivoiser ce qu’elles n’osent affronter, s'avouer, ce qui reste enfoui consciemment ou inconsciemment par honte et par peur de décevoir. Grâce à la richesse de leurs échanges, Valérie va mettre en lumière ce que Nathalie avait détecté.                                                                                                                                      Au fil du temps, une intimité se lie entre elles et cela va faire écho à la mémoire des corps, de l’esprit. La liberté de Nathalie est remise en cause par l’envie de comprendre ce qui bat de l’aile dans son couple. Elles vont interroger les limites de l’acceptation, la fracture intrinsèque de leur vécu. Ensemble elles vont briser le miroir du temps et des événements pour essayer de mieux comprendre et mieux vivre avec. Il n’existe plus de retour en arrière alors elles vont s’unir pour essayer de sortir de l’ordinaire et couvrir le bruit de la colère et des larmes. C’est la beauté d’une symbiose qui se crée entre elles et qui émeut profondément. C’est la renaissance de deux femmes à travers leurs blessures, leurs regrets, leurs manques.

Un roman sensoriel, poignant, puissant. Un livre sombre qui fait jaillir l’émotion dans le corps et l’âme tout au long de l’histoire. Deux personnages touchants qui suscitent l’admiration par leur courage, leur abnégation, leur altruisme.

Un coup de cœur littéraire à ne surtout pas manquer parce que les mots continuent de battre à l’intérieur même en fermant le livre. 

 

 

Extraits :

 

"J’ai quitté Paris depuis une heure à peine, mais j’ai déjà l’impression d’être au bout du monde. Le sentiment de me trouver au milieu de nulle part. Un nulle part qui s’anime soudain. À un rond-point, de plusieurs bus descendent des femmes, des hommes, en uniforme. Ce sont les gardiens qui vont prendre leur poste. Ils devisent, plaisantent comme s’ils faisaient le métier le plus banal du monde. Je m’arrête à la hauteur de l’un d’entre eux.                  - La prison des femmes, s’il vous plaît ?                                                                                      - Vous suivez la route. C’est tout au bout. Vous ne pouvez pas vous tromper, c’est le dernier bâtiment.                                                                                                                                        Je redémarre, longe ce no man’s land jusqu’au bâtiment « tout au bout ».                                Il se dresse là, face à moi : un carré massif, froid. Des murs gris, troués de petites fenêtres, toutes pourvues de barreaux. Je suis arrivée. Je suis loin de tout, hors du temps ou plutôt dans un temps suspendu.  Je me gare, descends de la voiture. Le ciel est bleu, le soleil de plomb. Là où je suis, c’est la vie, encore. Je respire ; inspire ; expire. Je mesure déjà le prix de la liberté,la chance que j’ai d’être dehors.  Une femme m’attend. C’est elle qui dirige le club de lecture de la prison pour femmes. Elle qui fait que je suis là aujourd’hui.Je ne la connais pas encore et l’observe tout en m’avançant vers elle. Elle est brune, petite, menue. Discrète. Et pourtant indispensable, vitale, pour ces femmes enfermées. Les livres, leurs personnages, les histoires qu’ils racontent, c’est le moyen pour ces prisonnières de rêver, de s’échapper hors les murs. C’est en tout cas ce que je pense, et la raison de ma présence ici.

 

"Il me faut une bonne demi-heure pour me calmer. Quand je parviens à reprendre le contrôle et à quitter l’aérogare, je n’ai toujours pas compris ce qui s’est passé, je ne sais clairement pas comment analyser cette scène qu’Olivier m’a jouée. Mais je suis sûre d’une chose : je suis prête à tout oublier et à lui pardonner ce moment épouvantable. Ce n’était pas lui mais un autre qui a « pété les plombs ». J’ai foi en lui et en l’avenir. Un avenir où nous sommes ensemble. C’est inconcevable autrement.Je retrouve ma maison. Je suis seule ce soir, mes enfants restant chez leurs grands-parents jusqu’à demain. J’avais en effet prévu de consacrer cette soirée à Olivier afin de ne pas clore brutalement ce séjour qui aurait dû être magique du début à la fin. Le silence me pèse. Il rend mes pensées bruyantes et je n’aime pas cela. Je n’ai envie de rien.Je me fais un plateau sur lequel je dépose des restes de fromage, du pain et un grand verre de vin, j’en ai besoin. Je prends en passant le courrier sur la console. Et bien sûr mon téléphone, car j’espère un message d’Olivier."

 

"J’ai interrompu ma lecture plusieurs fois. Ces mots, si vrais, si durs aussi, me ramènent auprès de ces femmes, dans ce bâtiment qu’en fait je n’ai pas totalement quitté. Je retrouve avec la même intensité les émotions qui m’avaient alors envahie. Parvenue à la dernière ligne, je suis en état de choc. Sidérée par la voix que j’entends maintenant derrière ces mots, par ce visage qui, bien sûr, m’est immédiatement revenu en mémoire. Je me souviens très bien d’elle. Une grande et belle femme, très mince, très brune, droite, presque agressive. Fermée sur sa souffrance. Je l’avais d’emblée remarquée et, plusieurs fois durant cette après-midi, observée. Elle était silencieuse. Son départ, en larmes, m’avait bouleversée, parce que j’avais compris que la lecture de ce passage de mon livre excédait ce que cette femme pouvait endurer. Depuis lors, son image s’était gravée dans un recoin de mon cerveau. Je la revois aujourd’hui exactement telle qu’elle m’était apparue. Depuis toujours, mon œil s’attarde sur certaines choses qui, sans que sache pourquoi, ne s’effacent pas de ma mémoire. Ce peut être un visage, un regard, une situation, une scène."

 

"Nathalie,

Vous m’avez écrit, il y a quelques jours, une lettre de remerciement. Belle. Très belle. Excessive. Je ne mérite aucun de ces compliments. Ce que j’ai fait était tout à fait normal mais j’en suis restée marquée. Notamment par vous, par votre regard, le défi et la souffrance que j’y ai lus. Et vos mots ont résonné en moi. Vous avez, dites-vous, entrevu :                                    « L’espérance de quelqu’un qui ne jugerait pas au premier mot, au premier regard. Qui écouterait l’inaudible. Qui comprendrait l’inacceptable. L’espérance de quelqu’un qui saurait que l’amour ou la haine peuvent faire commettre le pire. L’espérance. Quelque part." Vous ne pouvez savoir ce que j’ai ressenti à cette lecture. Un partage. Une lueur. L’espérance comme vous dites. L’espérance que quelqu’un comprenne ce que, dans ma vie, je ne comprends pas. J’espère si j’en suis capable et si vous en êtes d’accord, vous parler un jour de tout cela.J’aimerais vous rencontrer. Je me suis permis de faire une demande de parloir, j’espère que cela ne vous ennuiera pas. Mais la réponse prend du temps, plusieurs mois, m’a-t-on dit. Peut-être, en attendant, pouvons-nous correspondre ? Qu’en pensez-vous ? Dans l'espoir de vous lire bientôt. Très cordialement.                                                                                                      

                                                                                                                                        Valérie"

 

"Je repose la lettre, que j’ai reçue à peine dix jours après avoir envoyé la mienne. La tension de cette lecture retombe, remplacée par l’émotion. Que de compréhension chez cette femme enfermée entre quatre murs ! C’est fou tout ce qu’elle a deviné de ma vie, de mes tourments et comme, clairement, ils rencontrent les siens. Incroyable qu’en deux lettres nous ayons pu nous dire tant de choses, tant avancé sur un chemin d’écoute et de parole. Mais que penser de sa dureté envers elle-même ? Qu’a-t-elle bien pu commettre pour si peu se pardonner ? Quel crime immonde, abject, expie-t-elle ? Je pourrais le savoir. J’ai son nom, je connais la date de son emprisonnement. Ce n’est pas compliqué. Quelques clics et j’aurais ma réponse. Encore une fois, je ne cède pas à la tentation. Nathalie se dévoile mais n’explicite pas ce qui l’a conduite en prison. Je dois respecter son choix, son cheminement. Quand elle sera prête à m’en parler, elle le fera. J’en suis sûre et ce sera alors l’unique et le bon moment pour l’entendre. Venue trop tôt, cette information est sûrement inaudible. À son heure, elle deviendra, si ce n’est pas pardonnable, du moins acceptable. J’attendrai, je serai patiente. Mais ce que je perçois, c’est que cela viendra d’un échange. Elle se livrera si je me livre, moi la taiseuse. C’est mon émotion qui a déclenché chez cette femme, fermée, les premiers mots libérateurs. Il faut que nous continuons, l’une après l’autre, à parler."

 

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