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Un blog où je vous fais partager mes chroniques littéraires, mes coups de coeur, j'essaie de mettre en lumière des romans, des livres qui semblent dans l'ombre. Je suis une amoureuse des mots assemblés, de ces personnages de romans que l'on croise, que l'on rencontre dans nos vies.Tous ces mots qui nous enveloppent sans cesse et que l'on n'ose pas dire, qu'on n' arrive pas à écrire, qu'on garde au fond de nous comme des larmes et qu'on retrouve dans les livres. Une page pour partager l'art littéraire, parce que l'art c'est ce qui nous fait respirer et qui nous sauve de tout.

27 Jul

Le goût des pépins de pomme de Katharina Hagena

Publié par Sansfin

Le goût des pépins de pomme de Katharina Hagena

 

Quand on ouvre le roman de Katharina Hagena " Le goût des pépins de pomme" on a la sensation d’être projeté au milieu d’une allée de pommiers, d’un jardin odorant et coloré.

Katharina Hagena dépeint le mémoire familial de trois générations de femmes qui accouchent d’une vie à l'autre. À la mort de Bertha, ses trois filles Inga, Harriet, Christa et Iris sa petite fille se retrouvent dans la maison familiale à Bootshaven en Allemagne. À sa grande surprise, Iris, la narratrice vient d’hériter de la maison de sa grand-mère. Elle va explorer chaque pièce, ouvrir les armoires, les tiroirs, pousser les portes, traverser les couloirs, les parcelles, les chemins. Iris va retrouver l’ambiance et l’atmosphère d’une époque révolue où chacune on grandit. Iris est bibliothécaire, elle fait résonner par la force de ses mots les palpitations de l’enfance, de l’adolescence quand l’imagination débordait et donnait du sens à l’existence. Elle va réveiller les choses dormantes, toucher les objets, les vêtements, regarder les photos, s’imprégner des odeurs, des saveurs, des souvenirs, des rencontres au fil des quelques jours. Elle va reconnaître l’âme qui y régnait, exhumer les secrets enfouis et s’accoutumer aux non-dits. C’est le parfum suave de l’enfance, la vie qui avance, la mémoire qui s’illumine et qui flanche. Elle explore une maison remplie de tellement de choses et à la fois vide du temps qui finit par tout dérober. C’est le passé qui vieillit, les souvenirs sont intemporels, ils transcendent une vie. On déambule avec Iris au milieu des flash-back, des transitions, tout est palpable, la vérité refait surface entre le visible et l’invisible.

"Le goût des pépins de pomme" c’est le symbole de leur famille, c’est leur épreuve et leur destin lié à la joie et aux blessures. C’est un lien accordé au son de la nature, au son des voix de chaque personnage qui émeut par leur personnalité, leur courage admiratif.

L’écriture de Katharina Hagena nous cueille au cœur par une subtilité délicate et dévorante.

Que va devenir cette maison au-delà de tout ce qui a déjà été vécu ? Quel choix va faire Iris quand les frissons auront fait tomber les larmes ?

Un magnifique roman chaleureux, sensoriel, poétique sur la beauté des souvenirs, la nostalgie, l’oubli et la grandeur de l’âme. Ne manquez pas cette merveilleuse pépite littéraire, l’émotion est irrépressible.

 

Extraits :

 

"Bertha avait dû se rappeler combien j’aimais la maison autrefois. De ses dernières volontés, nous n’avons été informées qu’après les obsèques. Je me rendis seule sur place, ce fut un voyage long et compliqué à bord de différents trains : depuis Fribourg, il me fallut traverser le pays dans toute sa longueur avant de descendre d’un autocar de ligne presque vide qui m’avait trimballée de localité en localité à partir d’une fantomatique petite gare de province pour me déposer finalement tout là-haut, à Bootshaven, à la station située juste en face de la maison de grand-mère. J’arrivai exténuée, ployant sous le faix de la tristesse et du vague sentiment de culpabilité qui vous gagne toujours lorsque meurt une personne qu’on a aimée sans l’avoir au fond jamais bien connue de son vivant."

 

"J’écrivais encore des lettres à l’époque, je croyais encore à ce qui est écrit, à ce qui est imprimé, à ce qui peut être lu. Cela ne devait pas durer. Entre-temps, j’étais devenue bibliothécaire à l’université de Fribourg, je travaillais avec les livres, j’achetais des livres, il m’arrivait même d’en emprunter. Mais lire ? Non. Autrefois, oui, et même plus qu’il n’eût fallu, je lisais tout le temps, au lit, en mangeant, à bicyclette aussi. Fini, terminé. Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme."

 

"J’empoignai mon sac de voyage et m’arrêtai, indécise, dans le vestibule froid. Après si longtemps et sans doute pour la première fois seule dans la maison, je me sentais comme à un inventaire. Qu’est-ce qui était encore là, qu’est-ce qui n’y était plus et qu’est-ce que j’avais tout bonnement oublié dans l’intervalle ? Qu’est-ce qui avait effectivement changé et qu’est-ce qui se présentait simplement sous un autre jour ? À travers les vitres de la porte d’entrée, je voyais les roses, le soleil dans le saule, les prés. Où allais-je m’installer ? Plutôt en haut, les chambres du bas appartenaient encore à grand-mère, même si elle n’y avait pas mis les pieds depuis cinq ans. Elle était restée près de treize ans à la maison de retraite mais mes tantes l’avaient souvent ramenée chez elle afin qu’elle passe une après-midi dans le cadre qui avait si longtemps été le sien. Puis le moment vint où elle ne voulut plus et, ultérieurement, où elle ne put tout simplement plus monter en voiture, elle ne marchait plus, ne parlait plus."

 

"À présent qu’Inga n’était plus la fille d’Hinnerk, je m’expliquais mieux l’absence de rancœur de Bertha à l’égard de son mari et peut-être aussi son côté résigné. Elle prenait les choses comme elles venaieni, les pommes reposaient à la place où elles étaient tombées, et, se plaisait-elle à dire, elles tombaient d’ordinaire non loin du tronc. Après que Bertha fut elle-même tombée du pommier à soixante-trois ans et qu’à la suite de cet accident, les souvenirs commencèrent à se détacher d’elle, à tomber autour d’elle les uns après les autres, elle accepta la désagrégation sans combattre, tristement. Depuis toujours, dans notre famille comme ailleurs, le destin se manifeste en premier lieu sous la forme d’une chute. Et d’une pomme."

 

"À partir d’une certaine quantité de souvenirs, chacun devait finir par en être saturé. L’oubli n’était donc lui-même qu’une forme de souvenir. si l’on n’oubliait rien, on ne pourrait pas non plus se souvenir de quoi que ce soit. Les souvenirs sont des îles qui flottent dans l’océan de l’oubli. Il y a dans cet océan des courants, des remous, des profondeurs insondables. Il en émerge parfois des bancs de sable qui s’agrègent autour des îles, parfois quelque chose disparaît. Le cerveau a ses marées. Chez Bertha, les îles avaient été submergées par un raz-de –marée. Sa vie gisait-elle au fond de l’océan ? "

 

"Quand nous étions encore toutes petites, c'étaient les secrets cachés sous les dalles qui nous attiraient, plus tard ce fut le soleil couchant. Cet escalier extérieur était un lieu merveilleux. Il appartenait tout à la fois à la maison et au jardin. Il était pris d'assaut par un rosier grimpant, et quand la porte d'entrée restait ouverte, l'odeur des pierres du vestibule se mêlait au parfum des roses. L'escalier n'était ni en haut ni en bas, ni dedans ni dehors. Il était là pour assurer en douceur mais avec fermeté la transition entre deux mondes. Ainsi s'explique sans doute la prédilection des adolescents pour ce genre d'endroit, leur penchant à s'installer dans des escaliers comme celui-là, à se tenir dans l'entrebâillement des portes, à s'asseoir sur les murets, à s'agglutiner à des arrêts de bus, à courir sur les traverses d'une voie ferrée, à regarder du haut d'un pont. Passagers en transit, consignés dans l'entre-deux.."

 

"Je retournai à la maison. Il fallait absolument qu’une décision claire se fasse progressivement jour dans mon esprit concernant le bien que m’avait légué ma grand-mère. Devais-je accepter la succession ? Ne valait-il pas mieux y renoncer ? Peut-être aurais-je dû écouter plus attentivement monsieur Lexow au lieu de somnoler dans son jardin, mais qui savait, en définitive, si ses histoires étaient plus vraies que mes rêveries éveillées ? Tante Inga, après tout, avait toujours été une femme mystérieuse ? Les légendes lui collaient à la peau. Les histoires que l’on me racontait étaient-elles plus vraies que celles que je fabriquais moi-même à partir de souvenirs épars, de suppositions et de choses apprises en écoutant aux portes ? Les histoires inventées devenaient parfois vraies au fur et à mesure, et nombre d’histoires inventaient la vérité."

 

 

 

 

 

 

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