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Un blog où je vous fais partager mes chroniques littéraires, mes coups de coeur, j'essaie de mettre en lumière des romans, des livres qui semblent dans l'ombre. Je suis une amoureuse des mots assemblés, de ces personnages de romans que l'on croise, que l'on rencontre dans nos vies.Tous ces mots qui nous enveloppent sans cesse et que l'on n'ose pas dire, qu'on n' arrive pas à écrire, qu'on garde au fond de nous comme des larmes et qu'on retrouve dans les livres. Une page pour partager l'art littéraire, parce que l'art c'est ce qui nous fait respirer et qui nous sauve de tout.

15 Nov

Les coeurs inquiets de Lucie Paye

Publié par Sansfin

Les coeurs inquiets de Lucie Paye

La vie est une œuvre d’art que l’on cherche juste à exprimer pour mieux comprendre. La création artistique est instinctive, éprise de ce que l’on ressent, de ce que l’on vit, de ce que l’on entend, de ce que l’on voit. Il y a la part de lumière et la part d’ombre qui nous habite, deux faces qui nous composent et qu’on essaie d'apprivoiser entre conscience et inconscience.

 

Le roman de Lucie Paye dépeint deux vies parallèles, celle d’un peintre à la recherche d’inspiration dans sa nouvelle vie parisienne et celle d’une femme à la recherche de son unique amour perdu il y a des années. Lui,doute de ses choix jusqu’au jour où il voit apparaître la silhouette d’une femme sur ses toiles et celle-ci va aimanter chacune de ses questions sur son passé et son présent. Elle, continue de se battre jour après jour pour retrouver celui qui a changé sa vie. Elle lui écrit des lettres en guise d’espoir. Ses mots résonnent comme des cris écorchés par la peine profonde et par un sentiment d'impuissance. Mais elle ne renonce jamais grâce à une philosophie qui la porte à penser qu’il est important d’accomplir des choses même dans la souffrance, que la roue finit toujours par tourner.

 

Deux êtres hantaient par l’absence et la vérité d’un passé pesant. Il cherche dans le temps l’espoir de reconstruire une vie inachevée pour retracer les lignes de l’existence. Deux personnages qui nous bouleversent par la mise à nu de leurs ressentis, il y a la frustration, l’illumination, la désillusion. Lui, se sent porté par des vagues qui se forment sur la toile et donne de la consistance à ces visions floues. Elle, comble le vide par des envolées lyriques. On se sent captivé par leurs souffles, par leurs ressemblances, par le jeu de miroirs et le sens des mots. Au fil de la lecture, on sent l’émotion qui monte, pour démêler l’énigme de cette histoire qui finira peut-être par assouvir leurs quêtes.

 

Un sublime premier roman au cœur de l’intime, une composition littéraire admirable sur l’amour inconditionnel, la douleur de l’absence, la force de l’art et du langage. L'écriture de Lucie Paye est poétique, singulière, subtile et exigeante, elle marque une empreinte sur le tableau littéraire. Les cœurs inquiets ne doivent pas se manquer parce qu’ils sont très inspirants.

 

Extraits du roman :

 

Lui - Prologue

"La toile écume sous les coups de son pinceau. Un flot en nuances de vert, brouillé par les vents. Une chape épaisse agitée de courants. Sous sa pression, la paroi s’ouvre sur une image ; un jardin. Il y force son chemin, aveugle et voyant à la fois. Le grain de la toile, la pâte sortie des tubes deviennent écorce, tige, herbe, feuille, mousse. Au centre de ce jardin, une silhouette. Il n’y en a encore jamais eu dans ses paysages. Il croit d’abord à un jeu de lumière, fruit d’une percée mouvante du soleil parmi les arbres, mais la forme se dessine: une femme marche vers lui. Les ombres de la végétation la dissimulent encore sous un manteau de taches sombres. Son visage, encadré de longs cheveux, reste à demi caché par la courbure d’une palme. Sa main s’est levée pour la repousser, mais le geste resté suspendu masque ses yeux. Il devine sa bouche. Il suit le tracé de ses lèvres. L’impatience le rend malhabile. Il sait que ce n’est qu’un début. Viendra le moment où ces lèvres s’ouvriront pour lui murmurer leur secret. Il sait que les yeux, à leur tour, sortiront de l’ombre. Alors, peut-être, aura-t-il trouvé ce qu’il cherchait."

 

Elle - Prologue

"Lorsque je rêve, lorsque je suis éveillée, seule ou accompagnée, à une terrasse, dans un jardin, je ne cesse de te croiser. Je te vois devant moi, un instant vivant, avant que la réalité ne revienne s’imposer pour te voler à moi, une nouvelle fois. J’ai lutté, pour te retrouver, de toutes mes forces. L’espoir m’a fait vivre. Mille fois je me suis levée convaincue que ce serait aujourd’hui. Mille fois mon cœur a bondi, croyant t’apercevoir. Mille fois je me suis couchée en voulant croire que ce serait demain ; le jour où je te reverrais. J’ai embaumé jusqu’au plus petit souvenir. Il m’est arrivé de douter. Douter de te reconnaître: ton front, ton nez, ta bouche. Beau front, nez cancan, bouche d’argent, menton fleuri… Mon tout amour. Mais ton regard, non, il n’aurait pas changé. Ton regard, je le reconnaîtrais."

 

Lui

"La succession des événements a été si rapide: son père mort, la vente de la maison, Marc qui organise l’expo, lui propose la France, le bail de son appartement résilié, son atelier vidé. Puis Paris: le studio-atelier, le vernissage, la rencontre avec Ariane, et maintenant Marc qui le pousse plus loin. Il frissonne. Le froid entre librement par les baies disjointes. Il renonce à monter le chauffage à cause de la facture. Une angoisse imbécile. Il se rappelle la chaleur à Maurice. Il creuse une entaille de plus, en forme de vague, dans le contreplaqué.                     La veille de son départ, le dernier soir, il était allé marcher sur la plage. Pas question d’adieux. Il ne les aime pas. C’était son habitude, la balade le long de l’écume, après une journée à boxer avec la peinture. Ce soir-là, il fait déjà nuit, avec une lune pendue au ciel. Il marche à la frange de l’eau. Ses pieds nus sont des crabes sombres. Les vagues valsent, et lui piétine à contretemps. Quelque chose est en train de basculer. Il est intrus à tout : les éclaboussures célestes, la coulée d’astre blanche sur l’encre, le froissement des filaos, la touffeur qui embaume. Dans ce monde si vivant, il est devenu un corps étranger. Il savait les dire, comme on parle une langue maternelle, sans y penser, mais désormais les éléments ne figurent plus rien. Ce soir-là, son île n’est plus la même. Elle l’abandonne, sa confidente, sa consolatrice au ventre chaud. Lorsque la froideur inébranlable de son père lui faisait venir des larmes, il allait cacher, cracher sa rage dans son giron. L’échancrure de la roche était tendre, doux les bras du frangipanier, caressante l’onde du lagon. Il a cru quitter son île, mais c’est elle qui l’a quitté."

 

Elle                                  

 

"Hier je suis allée voir cette grande exposition consacrée à Hopper. Si tu avais vu ces figures, cette solitude, ce silence absolu au milieu du brouhaha. Le temps s’était suspendu dans l’espace des tableaux. J’ai senti l’air immobile, les parois invisibles, l’absence aux autres et à soi-même, le vide au cœur des choses, l’attente insatisfaite.                                     Il y avait ; bien sûr, Nighthawks, les noctambules assis derrière la vitre, au comptoir d’un diner. L’as-tu déjà perçue, cette vitre épaisse et triste contre laquelle nous nous heurtons ? Nous ne voyons les autres que dans une image.                                                                          Au milieu de cette exposition, j’ai eu, à nouveau, l’émotion de te voir. Dans la foule, à quelques pas de moi, un jeune homme regardait un tableau. Ces cheveux, j’en connaissais la texture ; ce corps, je l’avais embrassé ; ce souffle, j’en connaissais le parfum. Il était pourtant de dos ; je n’avais pas vu son visage ; je n’en avais pas besoin. Tu étais là. Mais alors, trop vite, comme toujours, ma raison a repris le dessus. J’ai chassé d’un coup l’illusion bien trop familière, j’ai continué d’avancer, avant que cet inconnu ne tourne la tête, pour ne pas m’infliger la douleur d’admettre que ce n’était pas toi. Mais en vérité, si nous nous croisions, serions-nous capables de nous reconnaître ? Existe-t-il, ce fil indestructible auquel je veux croire ? Après tout ce temps, sile hasard nous mettait face à face, est-ce que je saurais que c’est toi ? Mon immarcescible amour, à des années de notre déchirure."

 

Lui         

 

"Après avoir raccroché, il sort son crayon de sa poche et se baisse pour en souligner le contour. Il accentue la courbe du ventre. Il se relève, y jette un regard puis, d’un aller-retour de la semelle, brouille la silhouette. Il pend sa veste, son écharpe et s’assied à sa table de travail. Que faire du consentement de Marc ?                                                                             À défaut d’autre recours, il attrape le premier carnet qu’il trouve. Il fait défiler les pages et tombe sur les figures croquées au café il y a quelques temps. Il les avait oubliées. Il se met à en retoucher certaines, distraitement. La voix d’Ariane revient. « Alors, à demain ? » Elle prononce ses mots avec douceur et précision. Elle appuie sans insister. Depuis combien de temps n’est-elle pas venue à l’atelier ? Ils se voient presque toujours chez elle. Elle ne dit pas « l’atelier », elle dit « ta tanière ». Il est vrai que, pour un couple, ce n’est pas l’idéal. Ce n’est pas le but non plus. Dans cette unique pièce, il vit et travaille. Il cohabite avec les toiles, parmi les planches et les tréteaux, les tubes, les bidons, les pinceaux. Les livres s’empilent au pied des étagères déjà surchargées. Le lit, dans un coin, est un matelas à même le sol. Souvent, après les heures passées à peindre, il s’y effondre sans même se glisser sous les draps. Il aime que la distance entre son travail et sa vie intime devienne infime. Peindre est alors comme respirer. Il continue, en songe, lorsqu’il dort. Il rêve, éveillé, lorsqu’il peint. Les heures épousent parfaitement la forme de son effort. Il s’y dissout. « Ta peinture est ma rivale. » Il voit Ariane disant cela."

 

Elle

 

"J’étais ravie de me noyer dans les livres. Je ne demander que ça. La réalité était inacceptable, alors l’irréalité de l’art m’était un refuge plus solide. Il n’y avait pas de place pour le manque dans ce rêve. Je m’y remplissais. Là, mon sang ne se répandait plus. C’était simplement difficile de vivre en quelque sorte deux vies à la fois : l’une concrète et mécanique, l’autre chaude et habitée. Je revenais à moi dans ce songe. Je glissais du monde à l’art comme on plonge dans un bain chaud. Je me dévêtais de mes habits tristes et j’entrais dans cette eau toute entière. Je m’immergeais, les yeux grands ouverts, et me laissais consoler. Les œuvres trouvent mieux les mots justes. Réapprendre à aimer les humains a été moins facile."

 

 

 

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