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Un blog où je vous fais partager mes chroniques littéraires, mes coups de coeur, j'essaie de mettre en lumière des romans, des livres qui semblent dans l'ombre. Je suis une amoureuse des mots assemblés, de ces personnages de romans que l'on croise, que l'on rencontre dans nos vies.Tous ces mots qui nous enveloppent sans cesse et que l'on n'ose pas dire, qu'on n' arrive pas à écrire, qu'on garde au fond de nous comme des larmes et qu'on retrouve dans les livres. Une page pour partager l'art littéraire, parce que l'art c'est ce qui nous fait respirer et qui nous sauve de tout.

29 Sep

Les falaises de Virginie Dechamplain

Publié par Sansfin

Les falaises de Virginie Dechamplain

Il y a des livres qui nous bouleversent au point de ressentir des vibrations intérieures. Cette sensation vertigineuse provoquée par la beauté des mots et à la fois par le déséquilibre des états d'âme. Le premier roman de Virginie Dechamplain nous laisse le cœur battant, l’esprit vagabond et le corps en frisson.      

                 

V. vient d’apprendre qu’on a retrouvé le corps sans vie de sa mère dans le Saint-Laurent à Montréal. V. ressent comme une brûlure profonde entre le cœur et le corps. Démunie par cette faillite intime, elle reste inerte au milieu de ce drame. Elle rejoint brusquement la Gaspésie, sa maison natale pour préparer les funérailles et pour vider la maison. Elle y rejoint sa sœur Ana, une artiste qui a besoin d’extérioriser et sa tante Marie remplie de bienveillance.                                                                                                                                V. avec sa sensibilité exacerbée va retracer l’histoire de trois générations de femmes grâce aux journaux manuscrits de sa grand-mère. V. se délecte de ce lyrisme sans pouvoir sans détacher pour apprendre à connaitre sa grand-mère. Les souvenirs remontent à la surface, se mêlent à ce qu’elle avait enfoui, à l’inconnu. V. analyse, prend du recul, se perd, se retrouve, elle regrette, elle culpabilise, elle essaie de relativiser. C’est courageux d’affronter la réalité, de s’y soumettre. Elle apprivoise le passé, repense à ces voyages fragiles et lumineux avec sa mère. Tout lui colle à la peau, l’instabilité de sa mère, ses peurs enfouis comme des bombes à retardement. V. s’enlise sur un chemin sinueux entre ce qu’elle aime et ce qu’elle rejete. Elle recompose le puzzle en marchant sur des morceaux de verre qui se brisent au milieu d’un paysage contemplatif. C’est un périple onirique au travers de sa grand-mère et de sa mère entre la Gaspésie et l’Islande. Deux femmes qui cherchaient sans cesse un endroit plus confortable pour admirer leur chaos intérieur, pour succomber à leurs fêlures comme si une vie devait être inassouvie. C’est une marée d’émotions, la mémoire est dans le ventre et le miroir reflète tout. C’est précieux ce que l’on garde des autres, des vies qui se frôlent et se percutent entre le présent et le passé. La vie a un effet boomerang.                                                                                                           

V. nous transporte avec courage et dévotion dans sa quête intime pour renouer un lien avec ses disparus. Entre vents et marées, V. reprend sa respiration à chaque fois qu’elle voit Chloé la barmaid du village. il y a quelque chose de magnétique entre elles, de troublant comme des notes de musique qui s’accordent.

Virginie Dechamplain dépeint un portrait de femmes avec leur caractère fort et battant qui se laissent porter sans savoir vraiment où aller. Les personnages sont profondément attachants et admirables.

 

Virginie Dechamplain nous offre un premier roman remarquable et jubilatoire.Un récit sublimement construit, ciselé où la lumière arrive à transpercer le drame. Un roman sur la profondeur du deuil, sur l’introspection, sur les filiations fracturées, sur la transmission familiale,  sur la réconciliation,sur la difficulté à trouver sa place dans ce monde, sur la beauté de l’amour, sur la force de l’art.  Une écriture à l'état pur, subtile, poétique qui nous percute émotionnellement au fil des pages. Une pépite littéraire à ne surtout pas manquer. Un coup de cœur que l'on garde précieusement comme une photo mentale.

 

Extraits du roman :

 

"Je pense que je suis brisée.                                                                                                    J’ai l’automne à l’envers. En dedans au lieu d’en dehors. Humide, tiède dans le creux des joues. Du vent qui craque dans la cage thoracique.                                                                     C'est octobre.                                                                                                                          Ma mère est morte et j’ai pas encore pleuré."

 

"Les vagues jusqu’au plus creux. Un ressac de nausée. L’air salin comme une ligne de coke.  On a bu du vin rouge en chuchotant comme des adolescentes jusqu’à quatre heures du matin, assises sur le plancher de la chambre d’amis de ma tante Marie. J’ai les dents pâteuses encore. Ana a la même robe qu’hier. Rien en dessous. Confirmé. En l’honneur de maman qu’elle dit. En l’honneur de maman, je suis lendemain de veille à ses funérailles. Deux des frères de ma mère sont passés tantôt. Nous serrer la main, échanger deux trois paroles vides. Ils sont restés. L’autre a appelé pour dire qu’il pourrait pas venir. Trois inconnus. Trois coups de vent. Je me rappelle pas les avoir déjà rencontrés.                                                                 Il reste que nous. Marie Ana moi.                                                                                                 Ses seules survivantes."

 

"Des fois j’aimerais ça me rappeler des choses que je me rappelle pas. Comme ma naissance. La première chose que j’ai vue. La première chose qui m’a fait rire. Qui m’a fait pleurer pour vrai. La première fois que j’ai eu mal. J’aimerais ça aussi avoir pris cette photo mentale de moi pendant des moments importants pour pouvoir me les rappeler quand je vais être vieille. Je prends pas la peine de me souvenir de moi. De quoi j’avais l’air en dedans quand je suis tombée en amour. À quel âge j’ai eu peur de mourir pour la première fois. Et toutes les autres. Les fois où je me suis perdue, les fois où je suis partie, celles où j’aurais voulu rester.                                                                                                                                  Je prends une photo mentale de moi. Maintenant. Je cligne des yeux une seconde de trop. Ma face blême qui a passé l’été à travailler à l’intérieur. Mes cernes de fille qui a plus le goût. Mon linge trop grand et l’intérieur de mon corps qui fond liquide autour de ce qui crève dignement. Ana collée à mon bras. Serrée proche pour pas trembler trop. Une photo pour me rappeler nous deux. Nous deux devant la maison de notre mère. Sa maison qui grince bleu et blanc même quand y vente pas. Sa maison qui craque jusque dans le ventre."

 

8 avril 1972                                                                                                                                                        

"Tu dors dans mon lit. Ton père est en mer comme toujours et nous dormons l’une contre l’autre. Tes frères sont tous dans la chambre d’à côté. Tu fais un cauchemar, je crois. Je pose ma main sur ton ventre rond d’enfant et tu te calmes, comme par magie. J’espère de l’avoir transmise, la magie. Oh, tu vas voir, ce n’est pas grand-chose. Je tiens ça de ma mère qui elle le tient de sa mère qui le tenait de sa mère et ainsi de suite jusqu’au début des temps. Il n’en reste pas beaucoup, de notre magie. Je crois qu’elle s’effrite avec les années, comme s’érodent les falaises. Quelquefois je fais appel aux elfes, au peuple invisible, pour qu’ils viennent me chercher, qu’ils me ramènent là d’où nous venons. Je ne sais pas s’ils m’écoutent vraiment, mais certains jours où rien ne va, où vous ne cessez de crier et que toutes les pièces sont à l’envers, lorsque je ferme les yeux bien fort, je te jure que j’entends les vagues depuis les cavernes sombres des plages d’Islande, que la maison se remplit de sable noir et que le vent qui souffle me soulève. Je te jure que je suis seule au monde sur une grande plaine islandaise et que le monde m’a oubliée. Je te jure et c’est si beau. C’est si grand qu’on n’y croit pas, que ça prend au cœur comme un sursaut. Je marche au pied des glaciers et je n’ai pas froid. Les grandes herbes me saluent et je suis un volcan. Je m’assois derrière une chute et j’accueille les arcs-en-ciel.                                                                                                                                                                                   

"Un jour nous irons. Je te jure. Toi et moi. Nous, les femmes. Je retrouverai le village où j’aurais pu naître. Où j’aurais pu disparaître avec les créatures dans de grandes lumières blanches."

 

"Je pars. Pas pour toujours, mais je pars.                                                                                      Je suis les femmes devant moi. Je vais à leur recherche. Je vais à leur rencontre. Ma grand-mère aventureuse, ma mère vagabonde. Mes insoumises. Je me sauve, dans tous les sens."

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

 

 

 

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