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Un blog où je vous fais partager mes chroniques littéraires, mes coups de coeur, j'essaie de mettre en lumière des romans, des livres qui semblent dans l'ombre. Je suis une amoureuse des mots assemblés, de ces personnages de romans que l'on croise, que l'on rencontre dans nos vies.Tous ces mots qui nous enveloppent sans cesse et que l'on n'ose pas dire, qu'on n' arrive pas à écrire, qu'on garde au fond de nous comme des larmes et qu'on retrouve dans les livres. Une page pour partager l'art littéraire, parce que l'art c'est ce qui nous fait respirer et qui nous sauve de tout.

19 Sep

Le premier amour de Sándor Márai

Publié par Sansfin

Le premier amour de Sándor Márai

Le premier roman de Sándor Márai est magistral.On plonge dans le journal de Gaspár, un homme quinquagénaire, professeur de latin, solitaire et émotif. Pour combler le temps et la monotonie dans une petite ville hongroise, il dépeint ce qu'il ressent, ce qu'il voit, ce qu'il entend, son passé se mêle au présent comme un fil conducteur. On est porté par toutes ses pensées, ses réflexions et on se demande à quel moment il prend le temps de se poser pour respirer. Un homme mutique, qui a peur de vieillir et qui se raccroche à des croyances. Il se complaît dans des habitudes devenues des rituels pour échapper à la violence intérieure prête à ressurgir sans qu'il n'est le temps de l'étouffer. Quand Gaspár décide de s'ouvrir au monde qui l'entoure, à cette jeunesse insouciante et frivole, il est vite submergé par ses états d'âme, par des choses insoupçonnables. Plus les pages se noircissent, plus le froid et la grisaille s'engouffrent en lui et plus ses illusions l'obsèdent à comprendre ce qui se trame jour après jour. On est attaché à cette attente comme si au bout du chemin se trouvait la clé de toute sa vie.                                                                     Ce professeur respectable aimerait donner un nom à ce qui le bouleverse pour le libérer de ce poids qui le fragilise. L'image que renvoie le miroir à Gaspár est troublante comme sortie d'un rêve ou d'un cauchemar. Il est à la recherche de son identité comme si sa vie s'était égrénée et qu'il avait l'impression qu'un inconnu la vivait à sa place.

Un huis-clos poignant sur la fêlure amoureuse, sur la solitude qui ternit la beauté d'une vie. L'auteur nous plonge dans les méandres des émotions incontrôlables, d'une passion destructrice, de ce que l'on peut chercher tout au long d'une vie.                                                                                                          

L'écriture de ce journal est sublime, épurée, écorchée au point de tracer le sillon de l'existence.

Un livre qui parle des fléaux de notre époque et qui nous donnait déjà l'intuition que Sándor Márai serait l' un des plus grands auteurs du vingtième siècle.

De la très grande littérature. À lire absolument

 

Extraits du roman :

 

22 août

" De toute façon, ça ne sert à rien de le nier. Ceux qui sont en bonne santé le sentent et nous fuient. Ces choses-là surgissent sans même qu'on s'en rende compte. La maladie, le doute ou la solitude. Et cette pudeur. Elle est trop forte en moi; si forte que je ne parlerais volontiers que d'elle. J'aimerais tout expliquer, tout mettre au clair : qu'est-ce qui s'est passé ? D'où cela vient-il ? Pourquoi? Peut-être, si j'arrivais à me justifier, me pardonneraient-ils, les membres de cette autre société : es gens beaux, jeunes, en bonne santé ? Finalement, ils sont les seuls à avoir raison. Il y a en nous quelque chose d'infectieux. Ce n'est ni le larynx, ni le doute : c'est la solitude qui est contagieuse. Les personnes saines et belles s'en défendent, à leur manière. Vous voyez ? C'est là que réside le plus grand secret : la façon dont quelqu'un s'abîme et reste seul. Il parle dans le vide, on n'entend pas sa voix. On ne le comprend pas. Il prend les mêmes chemins que les autres... mais il n'arrive nulle part. Il marche toujours en rond, toujours autour de lui-même. Il y a quelque chose de destructeur en lui."

 

11 octobre

" Je suis triste, simplement. C'est un état comme un autre. Sans cause particulière. Ce n'est même pas si désagréable. On mange, on boit, on digère et on dort avec. Et pourtant, pendant ce temps, pendant que la vie se déroule, il se passe quelque chose en moi. Je suis triste. Pourquoi ? Pour qui ? Je suis incapable de le dire. C'est une tristesse tellement paisible, tellement calme. Il y a quelque chose en elle qui fait du bien. Elle envahit tout. Je dors tristement. Je mange tristement. C'est comique, mais c'est ainsi. Que faire ? Je suis triste quand je suis au milieu des gens. Et triste quand je rentre chez moi. Pas désespéré, pas indifférent, pas las de vivre. Non. Triste. Que m'arrive-t-il ? "

 

26 décembre

" Timár n 'écrit pas. Cela me surprend beaucoup. Il me paraît invraisemblable qu'il ne me réponde pas, même s'il ne peut me rendre ce qu'il me doit. D'ailleurs, j'espère en secret qu'il ne me renverra pas cet argent. Qu'est-ce que j'en ferais ? Mais il pourrait m'écrire, tout de même. Cela dit, peut-être n'est-il même plus de ce monde, le pauvre. Aujourd'hui, j'ai songé que ce Mádar...mais non, je n'ai aucune raison de le soupçonner quoi que ce soit. Peut-être est- ce le hasard. Peut-être ne sont-ils que de bons camarades. Oui, il est possible que ce ne soit qu cela : une franche camaraderie. Mais si je repense à la façon qu'il avait de regarder la fille Cserey à l'église, je ne peux évacuer l'idée que ce Madár porte un certain intérêt à sa camarade de classe. Il la contemplait avec un air tellement triste."

 

29 MAI

" Dans un mois, ce sera le baccalauréat. Je veux noter une chose liée à ça qui m'est passée par la tête pendant l'heure de cours. Je me suis dit qu'il restait encore un mois, et qu'ensuite ils allaient partir. Ils vont s'envoler, tous les trente-quatre. Je n'enseignerai plus l'an prochain. Je ne tiendrai plus personne sous ma férule. Quand à eux, ils vont quitter la ville pour la capitale ou ailleurs, dans une ville universitaire. Au moment où je m'en suis rendu compte, j'ai pris peur. Ma main est restée suspendue en l'air avec mon crayon. Cette peur était une chose nouvelle, forte, douloureuse. Me tiennent-ils tellement à cœur à présent? Je ne sais pas. Jamais je n'ai ressenti un tel attachement envers des élèves. En général, ils arrivent, ils s'en vont. Mais quand j'ai imaginé ce qui allait se produire d'ici quatre semaines, leur départ de la ville ou, s'ils y restent, le fait qu'ils ne seront plus dépendants de moi et que je ne pourrai plus ni les surveiller, ni les pourchasser, ni veiller sur eux, j'ai été envahi par un abattement que je n'ai jamais connu auparavant."

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